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CAJ: LA TRIBUNE DE LA PRESSE D'ALBERTA A LE DEVOIR (ET LE FROIT) DE CONTRÔLER L'ACCÈS À SES RANGS

TORONTO, 18 août 2020 /CNW/—Dimanche dernier, le conseil national de l’Association canadienne des journalistes (CAJ) s’est réuni pour une réunion ordinaire. Un des points importants à l’ordre du jour a été de discuter de la récente décision de la Tribune de la presse d’Alberta de refuser l’adhésion à des employés de Rebel News.

À la fin de la semaine dernière, Postmedia a annoncé sa décision de retirer ses journaux de la Tribune de la presse. Bien que la CAJ respecte son droit de diriger ses salles de nouvelles comme bon lui semble, nous craignons que cette décision place des journalistes en fâcheuse position dans leur quête de desservir le public.

Les Tribunes de la presse parlementaires sont des organes autorégulés et indépendants qui font partie du paysage des parlements canadiens depuis longtemps. Les présidents de la chambre reconnaissent leur autorité à chapeauter le processus d’accréditation de la presse et d’autres règlements qui visent les journalistes parlementaires. Les tribunes de la presse ont le droit et la responsabilité d’admettre comme membres seulement les personnes qui respectent les standards et codes journalistiques, en autant que le processus d’accréditation soit transparent et juste. En 2016, le gouvernement albertain a demandé une révision à la suite d’une décision controversée du NPD alors que ce dernier était au pouvoir de bloquer l’accès parlementaire à des membres de Rebel News. Heather Boyd, ancienne cheffe de bureau pour l’ouest du Canada à La Presse canadienne, a été mandatée pour étudier la question. Son rapport souligne clairement que les journalistes sont les arbitres les plus à même de déterminer qui devrait (ou non) recevoir une accréditation pour devenir membre de la Tribune de la presse parlementaire. Il est important de noter que Rebel News a, selon ses propres dires, déjà essuyé des refus d’accréditation de la Tribune parlementaire.  

Internet et l’accès aux nouvelles technologies ont grandement ouvert le terrain à de nouveaux joueurs en journalisme, y compris des sites de nouvelles indépendants, des créateurs de podcast, des journalistes citoyens, des blogueurs, des youtubeurs et d’autres. Nous avons aussi observé la montée de sites et d’organisations qui reprennent les codes du journalisme, y compris des sites gouvernementaux de propagande comme Ontario News Now ou le Canadian Energy Centre, en Alberta; des infolettres; des sites web et du contenu vidéo produit par des entreprises, des lobbys et des groupes de pression comme Progress Alberta et PressProgress du Broadbent Institute; et des sites de désinformation comme la plateforme désormais désactivée YellowVestGroup.com.

Les tribunes de la presse peuvent exclure les lobbyistes, les manifestants et le personnel des communications des gouvernements et des entreprises. Elles peuvent aussi décider d’exclure les blogueurs et les journalistes citoyens qui ne font pas de journalisme sur une base régulière ou de façon professionnelle et dont les actions violent le code d’éthique. Il est important d’étudier chaque demande d’accréditation pour des raisons de sécurité, puisque les membres ont accès aux bâtiments gouvernementaux et à ses employés. 

La CAJ n’est pas une agence de réglementation et n’impose pas de définition limitative de ce que doit être le journalisme. Comme plusieurs membres de l’industrie, nous adoptons une définition large du journalisme. Cela dit, comme le fait les tribunes de la presse, la CAJ restreint l’adhésion aux membres de classe A aux journalistes professionnels. Nous nous basons sur des règlements transparents pour prendre nos décisions en ce sens. Les employés de Rebel News ne rempliraient pas nos critères. 

En s’attardant à l’histoire de Rebel News, il apparaît évident que l’organisation devient un acteur des reportages qu’elle met de l’avant. À ce jour, cela s’est manifesté de plusieurs façons, y compris en fournissant un soutien financier ou jurudique à certaines de ses sources. Rebel News, par exemple, a lancé une campagne de financement afin que des personnes présentées dans ses articles puissent engager un avocat. Rebel News a aussi acheté des publicités politiques et lancé des pétitions, y compris, récemment, une campagne pour qu’un avion vole avec une bannière #FireMorneau (CongédiezMorneau). Rebel News a également offert des services juridiques gratuits aux « Canadiens non violents » qui ont démantelé des barricades. Plus tôt cet été, l’organisation a lancé une pétition demandant au premier ministre ontarien, Doug Ford, de ne pas fermer les camps de vacances.  

Soyons clairs : le financement participatif pour la collecte d’information est une pratique acceptée. La publication d’opinions, même d’opinions impopulaires, est une facette importante du journalisme. La distinction entre ces pratiques et celles employées par Rebel News, toutefois, c’est que le personnel est partie intégrante de l’histoire racontée et travaille dans un dessein précis, et ce, avec l’utilisation de ressources juridiques et financières.  

La plupart de ces faits sont clairement décrits sur la page des campagnes de Rebel News. Nous avons déjà indiqué que la chose était incompatible avec notre code d’éthique, en particulier les points suivants :

  • Nous ne laissons pas nos biais personnels entraver une couverture juste et exacte.

  • Nous considérons avec attention nos activités politiques et nos implications communautaires (y compris en ligne), et nous nous abstenons de participer à des manifestations, de signer des pétitions, de réaliser du travail de relations publiques, de participer à une campagne de financement ou de faire des contributions financières s’il y a une chance que nous soyons appelés à couvrir la campagne, l’activité ou le groupe impliqués. 


Cela disqualifie Rebel News du cadre employé par la CAJ pour sélectionner ses membres. Cette distinction a été renforcée par le juriste Derek Green, qui a déterminé qui avait droit à une protection constitutionnelle en tant que journaliste dans le cadre du cas Justin Brake. Dans sa décision rendue le 28 mars 2019, Justice Green établit qu’une des conditions pour obtenir une protection constitutionnelle est que « [le ou la journaliste] ne soutient pas, n’accompagne pas ou ne prend pas parti en faveur des manifestants dont il est question dans les reportages produits ».  

La CAJ a soutenu Rebel News par le passé parce que d’autres enjeux qui pouvaient nuire aux journalistes étaient en jeu. En 2016, le gouvernement albertain a tenté de lui bloquer l’accès au parlement provincial, à Edmonton. La CAJ s’était objectée à la tentative des responsables gouvernementaux de contrôler qui pouvait réaliser des reportages sur le gouvernement et le tenir pour responsable. Nous continuons d’affirmer que ce n’est pas aux gouvernements de définir qui est journaliste et qui ne l’est pas. Nous avions d’ailleurs dit être en désaccord avec les arguments utilisés par le gouvernement pour définir le journalisme. À l’époque, nous avions affirmé que « les organes de presse demeurent des organes de presse lorsque les propriétaires ne sont pas des journalistes » et que plusieurs salles de nouvelles exclusivement en ligne étaient des sources d’information valides. Nous défendons toujours ces positions. 

La CAJ a aussi appuyé la participation de Rebel News aux débats à la course à la chefferie, en 2019, parce que la commission sur les débats n’avait pas été transparente dans son processus d’accréditation, avait attendu jusqu’au dernier jour ouvrable avant de rendre sa décision et ne permettait pas de possibilité d’appel. Plus tard, nous nous étions opposés quand un organisme gouvernemental avait utilisé le code d’éthique de la CAJ pour définir ce qu’était un journaliste.

De fait, le journalisme n’est pas une profession protégée par un ordre au Canada. Il n’existe pas d’organes dans l’industrie comme le Collège des médecins ou le Barreau pour les avocats et avocates. Cependant, au Canada, la Chartre des droits et libertés fournit une garantie constitutionnelle de liberté d’expression, qui assure le droit d’exprimer librement ses idées. Il ne fait aucun doute que ce droit est une pierre angulaire de notre société démocratique. En parallèle, toutefois, la production journalistique doit s’effectuer selon de hauts standards éthiques qui commandent que les informations recueillies pendant le processus soient présentées de façon exacte, juste et transparente au public.  

L’Association canadienne des journalistes est un organisme professionnel qui compte plus de 600 membres au Canada. Sa mission première est de défendre les questions d’intérêt public et d’assurer le développement professionnel de ses membres.

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